Grand interview : ZEP
"Ces enfants réfugiés ont l’âge de Titeuf"
3 octobre 2015
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Entretien avec Philippe Chappuis, alias Zep. Cet auteur suisse de bande dessinée de 47 ans a créé 14 albums de Titeuf depuis décembre 1992. En septembre dernier, il a publié sur son blog hébergé par le Monde.fr une planche spéciale où le monde de Titeuf bascule dans la guerre. Poussé à l’exode, son personnage essaie de passer une frontière protégée de murs et de barbelés…

En quoi votre personnage, plutôt habitué aux bêtises, vous a-t-il semblé approprié pour dénoncer le drame des réfugiés  ?

J’ai l’impression qu’on est plus sensible à une histoire avec un personnage de fiction qu’aux images réelles des informations contre lesquelles on est vacciné car on en voit un tel flot. Et ces informations sont données sur un ton relativement neutre, mélangeant les drames et les résultats sportifs. Cela ne nous touche plus et c’est grave. Quand Le Monde a demandé à ses blogueurs un commentaire sur les réfugiés, je ne voyais pas quoi ajouter de neuf, on connaît les tenants et aboutissants de la situation. Des gens se font tirer dessus et fuient. Si on n’entend pas cela, c’est une partie de notre humanité qui n’existe plus. J’ai voulu toucher les gens avec Titeuf qui est un personnage connu, auquel on s’identifie  : ces enfants ont son âge, ils n’ont rien fait de mal, ils sont juste nés au mauvais endroit. Je n’ai pas plus réfléchi que cela, j’ai dessiné ces 42 cases d’une traite, d’instinct.

Faire mourir ses personnages, comment le vit-on en tant qu’auteur ?

C’est violent. Nos personnages, on les aime, on est dans leur peau. Quand ils se prennent une balle on la sent. Quand Titeuf pleure son copain Manu et bien moi je pleure aussi… Cela reste des personnages de fiction, l’avantage c’est qu’ils peuvent ressusciter la page suivante, ce qui n’est pas le cas des humains... Alors je n’ai pas hésité, je ne pouvais pas dessiner une demi-guerre, où les gens ne meurent pas. On leur tire dessus, ils tombent, les parents ne ressortent pas des décombres. À partir du moment où c’était engagé, les choses se sont écrites naturellement.

Les réactions ont été fortes, notamment dans le monde enseignant, quels messages vous adressent-ils  ?

On me demande surtout si on peut utiliser la planche pour aborder le sujet avec les élèves. Ce qui est fou c’est que le sujet est omniprésent dans les informations, mais on en parle tellement qu’on n’en parle plus en fait. Beaucoup d’enseignants me disent que c’est terrible car les élèves ressortent en classe des arguments entendus autour d’eux complètement déshumanisés, comme s’ils n’étaient pas touchés, alors qu’on sait que les enfants sont moins en proie au cynisme que nous. En tant qu’adultes, on a tendance à se blinder, à donner mille bonnes raisons pour banaliser la situation et continuer à vivre normalement  : on dit que c’est la guerre, à cause de mauvais dirigeants etc. Ce cynisme me dérange. Quand on est enfant, on n’est pas là-dedans, on est juste choqué, ému, on a envie de sauver le monde  !

Dans votre dernier album, «  Bienvenue en adolescence », Titeuf est à la fois pressé et inquiet de grandir.

L’adolescence est un sujet récurrent chez Titeuf, lié à son âge. J’avais envie d’y consacrer un album entier. Pour moi il a 12 ans  ; dans son entourage, certains ont de la moustache, la voix qui mue. Il se rapproche de plus en plus de ce rendez-vous avec l’adolescence qui est finalement le plus gros séisme qu’on vit, avec la naissance et la mort. De son point de vue, c’est assez flippant. On lui annonce qu’il n’aura plus la même voix, le même corps, la même vitalité ni vraiment la même identité car il s’intéressera à d’autres choses, qu’il aura des boutons, des poils, mais surtout il ne doit pas s’inquiéter  ! En tant que parent, on a tendance à banaliser, mais on bascule dans une autre personne, on quitte l’enfance assez brutalement comme si on était des réfugiés justement. Et on n’y reviendra plus.

Envisagez-vous de faire grandir Titeuf dans des albums futurs  ?

Cela ne me semble pas possible de le maintenir dans l’enfance toute ma vie, je pense qu’il y a de fortes chances qu’il grandisse et ce sera intéressant, beaucoup de choses sont encore à écrire. J’aime l’idée que le personnage accompagne le lecteur dans le temps. On peut jouer avec les codes de la BD, c’est un art jeune, qui évolue. On dit que les héros ne vieillissent pas mais Tintin ou Astérix ne sont plus les mêmes entre le premier et dernier album. Ils ont vécu des choses, même si physiquement c’est moins spectaculaire que si Titeuf passe de 10 à 20 ans  ! Après je ne pourrai plus revenir en arrière. Ce n’est pas pour tout de suite. Pour moi Titeuf est un personnage lié à l’enfance et j’ai encore plein d’histoires en réserve.

Crédits photo de Zep : © Nicolas GUÉRIN - ZEP 2015 Tous droits réservés

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Voir la planche complète sur le site de ZEP : zepworld.blog.lemonde.fr

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