Brest  : des élèves gardiens de la baie
7 avril 2016

Une école du Finistère suit la vie dans une baie avec des scientifiques pour évaluer et protéger sa biodiversité.

Né aux îles Marquises, le concept d’aire marine éducative s’exporte dans le Finistère....

Une poignée de sel déposée sur les trous en forme de huit dans le sable. Petit bouillonnement, puis une tête gluante sort de la vase et surgit la coquille noire du «  couteau  ». Cris, yeux ébahis  ! Rédoine est le premier à s’en emparer et courir vers sa maîtresse. En ce jour de grande marée dans la rade de Brest, trois classes s’ébattent sur la baie de Kéraliou sous un doux soleil de mars, les CM1 et CM2 de l’école du Forestou située de l’autre côté de la rade et une classe de 6ème du collège de l’Iroise avec leur professeur de SVT. La journée s’inscrit dans le travail annuel de cette école qui a choisi cette année le thème de la biodiversité marine. Avec en ligne de mire la création de la première Aire marine éducative (AME) de la métropole. L’idée est de suivre une baie avec des scientifiques, par des comptages et des actions de protection. Le concept vient…. des îles Marquises. En octobre, l’école a reçu la visite d’une délégation polynésienne, venue au colloque national des Aires marines protégées (AMP) organisé dans la ville.

Dans cet archipel français du Pacifique, ce sont six zones qui sont protégées par une école depuis 2013. Les scientifiques ont défini des zones bien précises dont s’occupent les élèves avec des prélèvements réguliers permettant d’observer les évolutions et de veiller à leur protection. «  Ils ont ainsi fait déplacer le port de mouillage des barques », explique Anne Nicolas, de l’agence des AMP.

Pêcher sans épuiser

Depuis cette rencontre, les petits Brestois se mobilisent pour « répondre à l’appel à projet en avril  », expliquent les enseignantes du cycle 3 Myriam Floc’h et Béatrice Delemailly. L’école propose de suivre la baie de Kéraliou où les classes observent les espèces depuis plusieurs années. Les élèves ont révisé la faune et la flore qu’ils pourraient trouver dans leur baie et mémorisé les règles pour pêcher sans épuiser. Florence Sénéchal, de Brest métropole, a mené à l’école des ateliers pour reconnaître coquillages et crustacés, respecter les tailles minimales à l’aide d’une réglette, en complément d’une exposition installée dans le hall. «  On remet les rochers comme ils étaient  », se souvient Léo. «  On ne marche pas sur les herbiers  », ajoute Liyana.

Les cycles 2 sont venus mettre ces principes en application sur la baie en septembre, les cycles 3 en mars et les cycles 1 iront en juin. Chaque classe a traité la sortie à son niveau, les plus jeunes par des dessins d’observation, les CE2 avec des fiches d’identité des animaux prélevés et les plus grands ont «  inventorié la quinzaine d’espèces trouvées, bigorneaux, crevettes, étoiles de mer  », relate Myriam. Ils ont noté «  à quel endroit de la plage ils les ont trouvés, à quelle profondeur  » avant de les classer. Cela servira de base à une première cartographie de la baie mais l’obtention du label aire marine éducative permettra d’aller plus loin, d’obtenir des AMP une aide financière pour mener une véritable étude scientifique. Leur partenaire scientifique pourrait être Océanopolis, le centre de la mer sur le port, ou le CPIE, Centre permanent d’initiation à l’environnement de Morlaix qui accompagne déjà l’école. «  Ce serait intéressant de travailler sur la durée  », reconnaît la directrice Bénédicte Compois, «  et d’établir des interactions avec les autres usagers  ». Parmi les axes de travail possibles  : «  des comptages, la mise en place d’une signalétique ou d’échanges avec les pêcheurs à pied  ». En attendant la finalisation du dossier, les élèves terminent pour juin des panneaux sur les familles d’animaux, une charte de pêche à pied et ils préparent des questions à leurs homologues des Marquises pour leur demander conseil, lancer«  des bouteilles à la mer… électroniques  ».


« Les élèves comprennent mieux en étant dans le concret » : 3 questions à Sébastien Turpin, professeur coordinateur de Vigie-Nature école

Professeur en sciences de la vie et de la terre (SVT), Sébastien Turpin est détaché auprès du Muséum national d’histoire naturelle de Paris pour coordonner le programme "Vigie-Nature école", qui propose des protocoles de suivi d’espèces adaptés aux scolaires.

Les aires marines éducatives s’inscrivent dans les sciences participatives, de quoi s’agit-il  ?

Les programmes de sciences participatives proposent à toutes sortes de publics, dont des élèves, de collecter des données envoyées ensuite à des scientifiques. Par exemple, Vigie-nature école travaille sur l’impact des changements (augmentation de la surface des villes, intensification de l’agriculture) sur la biodiversité. Il y a sept observatoires proposés aux scolaires pour suivre les escargots, les oiseaux des jardins, les vers de terre, les insectes pollinisateurs, les bigorneaux, les chauves-souris et les plantes sauvages. Les protocoles sont simples à mettre en place pour les classes, avec des fiches permettant de reconnaître les espèces et un site pour envoyer les relevés aux chercheurs du museum. Il faut un grand nombre de données pour aboutir à une publication scientifique, c’est pour cela qu’on travaille aussi avec d’autres publics, agriculteurs, naturalistes.

Comment peut procéder un enseignant intéressé  ?

Nous avons des protocoles variables selon les espèces à observer mais accessibles à tous les enseignants, même sans formation scientifique. Par exemple pour les vers de terre, on définit trois zones d’1 m² dans un espace vert de l’école, on tond à ras et on verse un mélange d’eau et de moutarde, irritante pour les vers qui vont donc remonter à la surface, ce qui permet de les compter. A faire une fois par an et sur plusieurs années, c’est mieux. Sur l’Ile-de-France, on arrive en fin d’année à organiser des rencontres entre les scientifiques et les élèves.

Quels sont les apports de telles démarches pour les élèves  ?

Les élèves comprennent mieux en étant dans le concret. En tant qu’enseignant de SVT, je faisais des recherches avec les élèves sur l’ours polaire, l’orang-outan mais cela restait lointain, ils ne pouvaient rien faire pour les préserver. Là ils sont sur le terrain et découvrent que la nature est beaucoup plus riche que ce qu’ils imaginaient, qu’elle est là juste à côté d’eux et qu’ils peuvent agir pour la protéger avec des friches, des hôtels à insectes ou des nichoirs. Et suivre l’effet de ces actions sur le temps. Ils apprennent à observer, déterminer les espèces, en se posant des questions et leurs relevés vont vraiment servir à des chercheurs. Cela démystifie le milieu de la recherche et peut susciter des vocations…

- Le site de Vigie-Nature école

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Ressources

Réseau : des sciences participatives

Aider les scientifiques à collecter des données sur un milieu naturel, tel est l’objectif des sciences participatives, un concept qui irrigue aujourd’hui de nombreuses démarches éducatives, Vigie nature, Bio Lit. Enseignants et élèves s’unissent à des scientifiques pour recenser, compter et observer l’évolution des espèces d’un lieu donné, jardin, plage, montagne. Les initiatives sont réunies dans un Collectif national sciences participatives – biodiversité créé en 2012.

- Le site du collectif national sciences participatives – biodiversité

Ressources : des aides dans chaque région

Parmi les partenaires susceptibles d’apporter leur aide aux enseignants intéressés par un travail sur le développement durable figurent en bonne place les CPIE, Centres permanents d’initiatives pour l’environnement (CPIE). Il en existe 80 sur le territoire, structures associatives accompagnant les actions de protection de l’environnement, émanant des mairies, des écoles. Le CPIE de Morlaix suit ainsi les écoles bretonnes sur la pêche à pied, d’autres comme en Corrèze travaillent sur «  Un dragon dans mon jardin  ».

- Le site des Centres permanents d’initiatives pour l’environnement (CPIE)

Interview : Sciences, importance de l’expérimentation

Corinne Marlot, professeure en didactique des sciences, est venue à l’Université d’automne du SNUipp-FSU en octobre 2015 rappeler l’importance de l’expérimentation en sciences et des difficultés que cela peut représenter en l’absence de culture scientifique. Elle prône un accompagnement des enseignants, un « rapprochement entre les équipes de chercheurs et les établissements » pour qu’élèves et enseignants puissent bien « comprendre l’enseignement – apprentissage scientifique ».

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