Dossier "Évaluation des élèves : dépasser la mesure"
Bernard Rey : « Pas un discours sur l’élève mais un discours à l’élève »
12 janvier 2015

Entretien avec Bernard Rey, Professeur d’université en sciences de l’éducation

« Pas un discours sur l’élève mais un discours à l’élève »

Bernard Rey est professeur honoraire de l’Université libre de Bruxelles. Ses recherches portent sur les pratiques enseignantes, les mécanismes de reproduction des inégalités et l’usage de la notion de compétence dans les systèmes scolaires. Il est membre de la Commission de pilotage du système éducatif de la Communauté française de Belgique.

L’évaluation peut-elle se mettre au service des apprentissages et de la réussite des élèves ?

Oui, sans doute ; l’évaluation devrait même être faite pour cela. Mais nous devons convenir que nos pratiques d’enseignants, du primaire à l’université, sont, sauf quelques exceptions, très différentes de ce qu’il faudrait pour que l’évaluation soit au service des apprentissages. Elles consistent à situer la production d’un élève sur une échelle, ce peut être une note chiffrée, une lettre ou n’importe quel système symbolique impliquant une graduation linéaire : tout cela revient au même. C’est très peu significatif du travail de l’élève, car cela ramène une multiplicité d’aspects hétérogènes entre eux à une graduation homogène. Mais cela rend comparables entre elles les productions d’élèves.

Pourquoi ce besoin de comparaison ?

Parce que réussir à l’école, c’est avoir plus de chance, sans que ce soit automatique, d’accéder à une condition sociable favorable , tandis qu’échouer à l’école ferme des portes. Dans nos sociétés, l’école sert aussi à classer les individus en vue de leur positionnement social futur. Une telle évaluation sous la forme de « mesures » comparables a-t-elle au moins un effet motivant chez les élèves ? Rien n’est moins sûr. L’émulation joue pour les trois ou quatre meilleurs élèves de la classe. Au-delà, c’est la résignation.

Y a-t-il d’autres solutions ?

Toute autre devrait être une évaluation vraiment au service des apprentissages. Il ne s’agirait plus d’attribuer au travail de l’élève une valeur quantifiable qui permette de le comparer aux autres. Il ne s’agirait même pas d’expliciter, en termes qualitatifs, les caractéristiques de ce travail ; mais de dialoguer avec l’élève pour qu’il se rende compte où il en est dans son cheminement d’apprentissage. Non pas un discours sur l’élève et son travail, mais un discours à l’élève.

Les enseignants doivent-ils être formés à l’évaluation ? Comment ?

Bien sûr, ils devraient l’être. Mais si on arrive à faire traduire cette exigence dans la formation initiale, il est à craindre qu’elle soit interprétée comme l’exigence de cours expliquant comment rendre aussi exacte que possible l’appréciation quantitative des productions des élèves et cela dans le but que la comparaison entre élèves soit « juste ». Certes, s’il s’agit de comparaison, il vaut mieux qu’elle soit juste. Mais s’il s’agit d’aider à l’apprentissage, c’est autre chose qu’il faut savoir faire : interpréter les erreurs des élèves, les saisir non pas comme des effets d’un manque d’effort ou d’attention, mais comme relevant de conceptions qui font obstacle à l’accès au savoir ; repérer les élèves qui sont dans le « malentendu » à propos des tâches scolaires, parce qu’ils n’en voient que la matérialité et ne soupçonnent pas qu’elles réfèrent à un savoir. Par exemple, dans une leçon de géométrie où l’enseignant voulait introduire le fait que tous les points d’un cercle sont équidistants du centre, j’ai vu plusieurs élèves s’imaginer que le but de la leçon était d’arriver à tracer des cercles sans déraper. Repérer et redresser ce type de malentendu, telle devrait être la tâche évaluative principale. Bref, se former à l’évaluation au service des apprentissages, c’est surtout se former à la connaissance des processus d’apprentissage scolaire.

Peut-on concilier évaluation des élèves et évaluation du système éducatif ?

Il s’agit évidemment d’évaluations distinctes, même si elles partent d’un même matériau que sont les productions d’élèves. Sous l’influence du « New Public Management », venu des États-Unis, la puissance publique tend, dans beaucoup de pays dont la France, à déléguer aux instances locales - académies, établissements, voire enseignants- le choix des moyens pédagogiques et à s’intéresser seulement à leurs « performances », c’est-à-dire aux résultats des élèves. Mais qu’il s’agisse d’évaluer les élèves ou les systèmes éducatifs, l’évaluation par les résultats passe à côté de l’essentiel. Et on peut se demander si l’évaluation d’un système éducatif ne devrait pas plutôt passer par l’examen des processus d’enseignement-apprentissage mis en œuvre.

A lire : « La notion de compétence en éducation et formation. Enjeux et problèmes » De Boeck (2014)

L’ensemble du dossier :
- Présentation du dossier
- Les pratiques analysées
- Deux questions à Nathalie Mons : « Une réflexion sur la nature des épreuves »
- Une équipe à Saint-Seurin (33) : Travail à la carte
- Maternelle à Chateauroux (36) : Apprendre avant d’évaluer
- Entretien avec Bernard Rey : « Pas un discours sur l’élève mais un discours à l’élève »