Ecole rurale
Beauville-Engayrac résiste encore et toujours…
23 novembre 2016

Depuis la rentrée, les habitants de Beauville et d’Engayrac dans le Lot-et-Garonne se battent pour l’ouverture d’une classe. Et font de la survie de leur école un symbole pour maintenir la qualité de vie dans les zones rurales.

À Beauville et à Engayrac, en ce début d’automne, flotte comme un esprit gaulois. Rien à voir avec les déclarations récentes d’un ancien Président de la République. Plutôt l’envie de résister encore et toujours aux décisions de l’administration de l’Éducation nationale. Celle-ci refuse depuis six mois de rouvrir une classe dans la petite commune d’Engayrac, alors même qu’ils sont 81 élèves de la PS au CM2 dont 33 en maternelle scolarisés à Beauville, l’autre village du regroupement pédagogique inter-communal (RPI). Rien de bien original malheureusement pour cette zone située à la limite du département du Tarn-et-Garonne, à 30 kilomètres d’Agen, et qui peine depuis quelques années à fixer ses habitants. Sauf que les habitants en question, lassés de voir disparaître peu à peu les services publics, les commerces, ont décidé de croiser le fer tous ensemble pour sauver leur école.

Les irréductibles de Beauvillix

Marie-France Salles, maire d’Engayrac depuis 1995 et conseillère départementale, est inquiète pour sa commune. « En 1998, la classe unique du village a été intégrée au RPI créé avec Beauville à cinq kilomètres. Nous avons fonctionné pendant des années avec trois classes à Beauville et une à Engayrac avec des effectifs inchangés autour de 70 élèves. Mais l’administration a changé les seuils et après une menace en 2008, elle a fermé notre classe en 2009 alors même que la commune avait tout organisé pour la restauration scolaire et l’accueil avant et après la classe. Ce sont les classes isolées qu’on ferme en premier sans se préoccuper du rôle central de l’école dans la vie d’un village. Depuis trois ans, les effectifs augmentent peu à peu et malgré nos 81 élèves, la direction académique a refusé d’ouvrir en mars dernier lors des opérations de carte scolaire en déclarant qu’elle compterait les élèves à la rentrée ». Début septembre les élèves prévus sont bien au rendez-vous mais toujours pas d’ouverture. De quoi déclencher la colère des parents d’élèves « Plus encore que la décision négative, ce sont les promesses non tenues et la forme de mépris que nous avons ressenti qui nous ont poussé à agir », témoigne Olivier Damaisin, parent d’élève et adjoint au maire de Beauville. Dès la rentrée, les parents sont en nombre devant l’école, multiplient les actions : manifestations à Agen, repas citoyen, pétition, mise en vente de l’école sur le Bon coin, création d’un compte Facebook… Beauville devient Beauvillix peuplé de Gaulois irréductibles prêts à tout pour défendre leur école et fait la Une des médias.

Une première victoire

Le 28 septembre, face au silence de l’administration, les irréductibles de Beauvillix signent leur plus beau fait d’armes. Soutenus par leurs élus, les parents rouvrent pendant trois jours l’école d’Engayrac et accueillent 18 enfants dans les locaux tenus prêts à fonctionner. Une classe sauvage qui provoque la colère immédiate de l’Inspecteur d’académie qui en appelle solennellement à la responsabilité des élus et les menace d’un signalement au procureur. Mais l’action porte ses fruits : élus et parents obtiennent une réunion avec l’IA où celui-ci accepte enfin de débloquer des moyens pour le RPI. Pas l’ouverture promise, non, mais l’affectation d’un titulaire remplaçant à mi-temps en soutien de l’enseignante de maternelle. Une première victoire qui tombe à pic car comme le reconnaît Olivier, « 50 à 60 familles engagées dans une lutte qui a duré cinq semaines, ça commençait à faire long. Mais ça a ressoudé les relations dans les deux communes et a montré que la grosse majorité des familles tenaient à leur école de proximité ». Côté enseignants aussi, ça devenait long, avec des journées de classe ponctuées par les actions des parents et l’incertitude persistante sur les effectifs et la répartition des élèves. L’affectation d’un remplaçant a soulagé un peu la classe maternelle même s’il n’est présent que quatre matinées sur cinq.

Deux logiques qui s’affrontent

Pourquoi en arriver à ce traitement en urgence l’année où le département a connu une dotation positive de 16 postes ? Pour Sandrine Tastayre, co-secrétaire départementale du SNUipp-FSU 47, « les quelques postes créés depuis 2013 ne sont pas à la hauteur des suppressions antérieures, il faudrait 53 postes en plus pour retrouver le taux d’encadrement de 1995 qui n’était déjà pas idéal. Sur les 16 postes, trois ont été consacrés aux nouvelles décharges de direction et une bonne partie des autres utilisées pour abonder les nouveaux dispositifs de maîtres supplémentaires et d’accueil des moins de 3 ans ». Des conditions encore plus durement ressenties dans un département au profil très rural : sur les 316 écoles du département, 116 fonctionnent en RPI et 55 % d’entre elles ont 3 classes ou moins. Une situation qui génère de nombreuses classes multi-niveaux et des effets de seuil avec des disparités d’effectifs importantes.
Face à cette situation, deux logiques s’affrontent. Pour Sandrine, « il faut tenir compte de la particularité de notre département et donner aux écoles lot-et-garonnaises les moyens d’assurer partout l’égalité du service public d’éducation due aux élèves, à savoir une école de qualité près de son domicile ». Le SNUipp 47 a évalué à 153 le nombre de postes supplémentaires qui permettrait aux écoles de fonctionner normalement. L’administration, elle, verse dans une gestion comptable visant à supprimer les petites structures coûteuses en postes et en moyens et à favoriser les fusions, les regroupements d’écoles, le rapprochement des écoles du collège… Une politique déjà à l’œuvre à d’autres endroits de France (voir ci-dessous) et dans certains secteurs du département et que l’IA voudrait bien déployer à Beauville en élargissant le RPI aux communes voisines. Il fera part de ses projets aux maires concernés le 17 novembre dans le cadre d’une réunion qui promet d’être animée.

Quant aux irréductibles parents, ils restent mobilisés pour une vraie ouverture à la prochaine rentrée. Aux dernières nouvelles, aucun barde local ne s’est plaint de leur dernier banquet le 4 novembre.

Voir aussi :

Beauvillix, par Toutatis !
Pharmacien, boulangère, garagiste, mère au foyer, épicier, limonadier, agriculteur… Ils sont tous venus devant la caméra, filmés sur leur lieu de travail ou dans la rue, témoigner de leur attachement à l’école de leur village et demander l’ouverture d’une quatrième classe.




Conventions : menace sur les écoles rurales ?

Après que le Cantal a essuyé les plâtres en janvier 2014, ce sont 14 départements ruraux qui sont entrés aujourd’hui dans une contractualisation entre l’État et les collectivités territoriales portant sur une réorganisation des écoles rurales et de montagne, en lien avec la garantie de maintien des dotations en postes. 16 autres projets sont dans les cartons.
Pour le gouvernement, l’objectif avoué de ces conventions est d’améliorer le service public d’éducation en milieu rural et de développer une école rurale de qualité. Les premiers bilans qu’on peut en tirer laissent apparaître le risque réel de regroupement accéléré de petites écoles en réseaux importants et la mise en place d’une logique de concentration des établissements uniquement dictée par un souci d’économie.
Une menace qui n’a pas échappé à l’association des maires ruraux de France (AMRF), qui, réunie en congrès les 8 et 9 octobre, s’est exprimée clairement dans une motion dénonçant ces conventions comme « le faux nez d’une menace grave sur les écoles rurales ». Une menace à prendre au sérieux pour le SNUipp-FSU qui organisera une initiative nationale sur ce dossier début 2017.

Voir aussi :

Le visage de l’école rurale
En 2015, le SNUipp-FSU organisait à Blois un colloque qui montrait qu’on ne peut plus parler de « l’école rurale » mais qu’il y a « des écoles rurales », les réalités démographiques, sociales et économiques des territoires concernés étant très diverses. À cette occasion le syndicat réalisait une enquête auprès 1281 enseignants issus de 70 écoles qui montre « le visage de l’école rurale d’aujourd’hui ».



Lire aussi :

École rurale et réussite scolaire
Les éditions Canopé ont publié en 2016 un ouvrage réalisé sous la direction du sociologue Yves Alpe intitulé École rurale et réussite scolaire. Un dossier gratuit téléchargeable en ligne sur le site de Canopé reprend les principaux axes développés dans l’ouvrage avec l’objectif de mieux comprendre en quoi les territoires ruraux ont des spécificités lorsqu’il s’agit de questions éducatives et aussi de mettre au jour les nombreux atouts de l’école rurale.