Pré-rentrée
Au tour des cycles
9 septembre 2013

La réunion de pré-rentrée à l’école Saint-Exupéry de Joigny est devenue une amicale remise en route, les projets pour l’année ayant démarré dès le mois d’avril dernier. La fin d’un long processus de réflexion sur un fonctionnement en cycles

Des papotages, des bises, des rires, des agendas tout neufs, des bruits de chaises, des téléphones qui vibrent une dernière fois... un masculin « Bonjour à tous ! » suivi d’un « Bonjour Michel ! » collectif... et voilà la réunion de pré-rentrée lancée. Ils sont 23 enseignants et 1 AVS, installés dans la grande salle de réunion de l’école Saint-Exupéry de Joigny dans l’Yonne. Des femmes, des hommes, une moyenne d’âge d’à peine 40 ans. Le directeur Michel Gindrey, souriant, étale tout une série de plannings devant lui, son cahier de réunions ouvert à la date du 2 septembre. Les présentations faites (il y a deux nouveaux enseignants), la réunion durera seulement deux petites heures, centrée essentiellement sur l’occupation des salles (un brin compliquée cette année entre le scolaire et le péri-scolaire par le passage à 9 demi-journées de classe), un rappel des nouvelles obligations de service des enseignants, le planning des réunions institutionnelles, les inclusions des élèves des deux CLIS dans les autres classes.

Une réunion de pré-rentrée où tout a commencé en avril dernier !

Et c’est tout. Pourtant, l’école Saint-Exupéry fait partie des trois plus grosses écoles du département. Treize classes dont deux avec maîtres-formateurs, deux CLIS, un RASED complet, le directeur déchargé à temps plein, et pour l’instant, 318 élèves. Alors ? Rien sur la pédagogie ? Rien sur les projets, dans cette école qui a tout d’une prioritaire, sauf le label ?

Un long travail en amont

Si. L’école a monté dès avril un projet, énorme, qui va bousculer durablement la structure des classes : l’école fonctionnera désormais en cycles, avec cinq classes de CP-CE1, une classe CE1-CE2 et sept classes de CE2-CM1-CM2. C’est l’application de la réforme des nouveaux rythmes scolaires qui a tout déclenché. Tout en travaillant la réappropriation du mercredi matin, les enseignants ont mis à jour un même vécu solitaire et souvent difficile dans les classes. Guillaume Donnat, CP-CE1, 7 ans d’ancienneté, estime que « travailler à plusieurs sur un même type de classes, ça va nous permettre d’éclater les classes d’âge qui regroupaient tous les élèves avec des problèmes de comportement. Et puis, avec un cours simple, double ou triple, on a toujours de l’hétérogénéité à gérer, des problèmes complexes à solutionner. Alors autant le faire à plusieurs ! Dans un cours simple, on a trop tendance à lisser sa pratique sur l’élève moyen. » Guillaume reconnaît aussi son appréhension face à cette nouveauté « à l’idée de changer ma pratique, de me mettre à nu devant les autres. Mais c’est excitant aussi, ça va me poser face à mes élèves, j’aurai forcément plus de rigueur, avec un regard critique sur ce que je faisais avant. Ca va me faire avancer. » Pour Juliette, CE2-CM1-CM2, maitre-formateur, la fluidité des parcours dans ces classes à cours triple va redonner aux élèves du sens aux apprentissages, mais aussi « les responsabiliser vis-à-vis des plus jeunes de la classe, les rendre autonomes. L’objectif à terme étant de permettre des glissements d’élèves dans le cycle en fonction de leurs avancées dans les apprentissages. » Pourtant plus expérimentée que Guillaume, elle aussi ressent une certaine crainte face à ce défi : d’abord préparer les séances en binômes puis les distribuer aux autres, les amender, les discuter, les clarifier, se forcer à se voir soi-même, regarder les autres, partager. « On a tous peur, mais on va s’aider. Au bout du compte, on va gagner du temps. Et surtout de l’efficacité » dit-elle. Gagner du temps, c’est aussi le jour de la prérentrée qu’ils s’en sont tous rendus compte. Le travail de l’année est maintenant prêt, toutes les programmations élaborées en juillet dernier sont dans les classes de cycle... Alors bonne année !


3 questions à Youri Meignan, chercheur au CNAM-CRTD *

« Développer les échanges professionnels »

Youri Meignan est chercheur associé à l’équipe de psychologie du travail et de clinique de l’activité du CNAM-CRTD, il participe au chantier « travail et métier » du SNUipp-FSU

Le travail de l’année à venir peut-il se résumer à une réunion formelle comme celle de la pré-rentrée ? Les enseignants, comme tous les travailleurs, sont très soucieux de la qualité de leur travail, parce que nous savons, même confusément parfois, qu’en le réalisant nous pouvons (ou non !!) nous y réaliser. Dire cela n’est pas de la démagogie, c’est rappeler le sens du travail : « tenter de résoudre des problèmes en établissant entre les choses des liens qui ne se feraient pas sans moi pour tendre à répondre le mieux possible aux demandes qui génèrent ce travail  ». Ce souci de la qualité s’exprime par les milliers de questions que nous nous posons, trop souvent isolément, quand nous nous y affrontons quotidiennement : quels sont les problèmes à résoudre ? leur hiérarchie ? Comment établir ces liens ? Avec quelles techniques, quelles efficiences et quels sens ? Quelles sont les demandes ? Les réponses possibles à ces questions ne sont pas simples et ont des échos directs dans les arbitrages délicats que nous opérons dans l’action. Malheureusement, elles sont rarement discutables. Ruminées isolément, elles s’enkystent et deviennent source de désespérance. Quand les réunions formelles contribuent, même modestement, à les rouvrir, elles peuvent devenir un véritable poumon pour le travail de chacun et d’équipe. Sinon, elles deviennent une formalité de plus dont il faut se débarrasser.

Quel sens l’administration et les enseignants donnent-ils à ce type de réunions ?

Si la hiérarchie voudrait bien en faire un relais des injonctions, on s’aperçoit quand on prend soin de regarder ce qui s’y passe vraiment, que la plupart des enseignants les investissent, certes diversement et souvent subrepticement, pour développer des échanges avec les collègues. Si cela passe d’abord par de l’organisation collective, il ne faut pas mésestimer les discussions incidentes provoquées. Elles peuvent être un point de départ pour développer des échanges professionnels participant à des formes d’anticipation.

Dans vos recherches sur le travail réel des enseignants, quelles ressources ont-ils pour préparer leur travail ?

S’arrêter, comprendre ce que l’on fait, en discuter collectivement et expérimenter sont, à mon sens, les conditions primordiales pour s’occuper correctement de son travail. Notre premier outil, c’est notre métier. Ce « savoir-faire de belles choses » ne s’entretient qu’en l’interrogeant à partir de la confrontation au(x) réel(s) pour le développer. Chaque expérience peut alors être un trésor. Nier ou même occulter chacune de ces expériences est une aberration, une attaque contre la qualité du travail.

* Conservatoire national des arts et métiers / Centre de recherche sur le travail et le développement