Petite enfance
Apprendre à parler : une première couche dès la crèche ?
5 mai 2014

Les inégalités sociales se concrétisent dès le plus jeune âge par des inégalités langagières. Certaines expériences proposent de s’y attaquer en menant des activités spécifiques auprès des enfants accueillis en crèche. Vraie ou fausse bonne idée ?

Faut-il parler aux bébés ? La question ne fait plus guère débat. Les chercheurs ont en effet depuis longtemps montré, preuves à l’appui, que l’apprentissage du langage se construit dès le plus jeune âge par des interactions nombreuses et individualisées avec les adultes. Mais à Lille, Nantes, Le Havre, Metz, Bourges et dans tout le département de l’Ille-et-Vilaine, on va plus loin. Plus de 15 000 enfants fréquentant les lieux d’accueil collectif y expérimentent un programme intitulé « Parler bambin » développé en 2011 à Grenoble par le médecin et chercheur Michel Zorman. Le concept ? Des ateliers de 3, 4 enfants de 18 à 30 mois qui s’éveillent au langage, au moyen d’imagiers, de pâte à modeler et de figurines, en compagnie d’un professionnel formé.

Apprentissage précoce ou « sur-stimulation » ?

Un récent rapport publié par Terra Nova encourage le développement de ces expériences. Il considère que les crèches pourraient être une arme efficace de lutte contre les inégalités sociales. En effet, à quatre ans, un enfant pauvre a entendu 30 millions de mots de moins qu’un enfant issu d’un milieu favorisé. Problème, si la France a la chance de disposer d’un nombre de crèches important, celles-ci restent peu ouvertes aux enfants des familles pauvres. Sur 20 % d’enfants les plus défavorisés, seuls 8 % bénéficient d’une place en crèche. La loi prévoit pourtant qu’une place sur 20 doit être réservée dans les crèches aux bénéficiaires des minima sociaux mais elle a du mal à s’appliquer faute de capacité d’accueil. Terra Nova recommande donc la mise en place de 30 000 places de crèche supplémentaires, en priorité dans les quartiers les moins aisés mais également le développement de crèches « à haute qualité éducative » dotées de personnels formés aux apprentissages langagiers. Si l’on ne peut que partager les objectifs poursuivis, certains professionnels de la petite enfance restent dubitatifs sur la méthode retenue. Le risque de la stigmatisation précoce reste présent, on se souvient de la polémique déclenchée en 2005 quand l’INSERM avait mené une expertise visant à dépister les troubles de conduite des jeunes enfants. Le collectif Pas de zéro de conduite s’inquiète « des effets anxiogènes d’une sur-stimulation selon un modèle-type qui minimiserait les vertus éducatives du jeu et l’individualité de chaque enfant ». L’efficacité reste aussi à démontrer : un programme similaire développé dans les années 60 aux États Unis appelé « Carolina Abecederian » avait montré que l’amélioration constatée des performances verbales des enfants ne se manifestait qu’à la crèche et avait tendance à s’estomper s’il n’était pas poursuivi. Une conclusion qui tendrait à prouver que si la crèche apparaît comme un premier lieu pour lutter contre les inégalités, l’école maternelle joue également un rôle central.

Lire :
- le rapport de Terra Nova