« Animer le débat professionnel à une autre échelle »
Entretien avec Françoise Lantheaume, sociologue, auteur avec Christophe Hélou de « La souffrance des enseignants. Une sociologie pragmatique du travail enseignant. », PUF, 2008 . La chercheuse nous présente une étude qu’elle a menée sur les enseignants.
La souffrance enseignante dont vous parlez est-ce une nouveauté ? Comment l’expliquer ?
- Le phénomène n’est sans doute pas nouveau. Il n’existe pas d’enquête équivalente pour les périodes antérieures. Ceci dit, à travers des témoignages, des récits de vie, on sait que le métier a toujours été source de difficultés. Notre enquête montre que ce problème n’est plus marginal. L’intensité mais aussi la diffusion est nouvelle. Aujourd’hui, la souffrance au travail n’est pas un problème individuel mais celui d’un groupe professionnel. Il ne s’agit pas d’incompétence, de fragilité ou de cas pathologiques. L’une des premières sources de difficultés, c’est le sentiment d’impuissance qui porte pour l’essentiel sur l’intéressement des élèves. Il est plus complexe qu’auparavant de faire entrer les jeunes dans la culture. Les enseignants doivent, chaque jour, créer, construire des outils, des dispositifs, anticiper les difficultés, ce qui exige un engagement élevé. Trouver les bons supports, inventer la relance, les liens, etc. sont des activités habituelles du travail mais elles sont devenues plus lourdes et surtout plus incertaines quant à leurs résultats. Cela se traduit par de la fatigue, de la surcharge mentale. À cela s’ajoute une porosité plus grande entre l’univers personnel et professionnel. « J’ai l’impression de ne jamais en sortir » est une phrase qui revient souvent. La coupure et les limites sont laissées aux enseignants seuls. Autre difficulté, les professeurs sont soumis à des injonctions, des attentes sociales pas toujours congruentes. Aux logiques de performances, mesurées par les évaluations, s’opposent des attentes de la société sur le bien être de l’enfant : cela est source de dilemmes au quotidien. Pour finir, l’absence de soutien de l’institution pèse. Trop souvent, elle se défausse sur les enseignants qui doivent se débrouiller sous couvert de liberté pédagogique. Mais dans le même temps le contrôle bureaucratique se fait plus pressant sans se préoccuper de l’organisation du travail que les objectifs supposeraient. L’autonomie est prônée mais empêchée.
Face à ces difficultés, le plaisir professionnel, existe-t-il encore ?
- Oui et c’est le plus remarquable. Les enseignants s’en sortent mais au prix d’un engagement de soi intense. Ils sont satisfaits quand ils sont inventifs, efficaces. Le plaisir vient du sentiment d’avoir la capacité d’agir sur l’apprentissage des élèves. Il est aussi lié au fait d’avoir une pensée active. Tout en prenant appui sur des routines, on sait se saisir de l’inattendu, inventer des dispositifs, profiter d’un voyage pour trouver de quoi nourrir sa pratique, etc. Cette pensée active est le contraire du ressassement caractéristique de la souffrance au travail. La reconnaissance du travail est aussi une des sources de bien être. Les enseignants sont heureux quand ils sont reconnus par leurs pairs mais aussi par les élèves, les parents, leur hiérarchie.
Quels sont les leviers pour combattre cette souffrance au travail ?
- Un levier est dans les mains de l’institution car si celle-ci était plus claire sur son projet de démocratisation de l’école avec des organisations de travail adaptées, les enseignants s’en trouveraient moins écartelés. Mais, les professionnels ont aussi leur responsabilité. Il leur faudrait débattre des critères du bon travail, ne pas les laisser définir par les seuls « experts » extérieurs. Qu’est-ce que c’est que bien travailler ? Il faut remettre ça sur le métier ! Les enseignants s’épuisent à construire des ressources pour agir, mais qui restent locales. Quelque chose ne passe pas entre cette énergie déployée et le métier au plan global. Animer le débat professionnel à une autre échelle devient nécessaire. Il existe des obstacles. Pour parler de son travail, il faut accepter de le rendre visible, de le soumettre au débat. Or il existe souvent une confusion chez les enseignants entre juger le travail et juger la personne. Quand toute évaluation est vécue comme sommative cela rend difficile le jugement entre pairs.
Quel rôle les collectifs de travail peuvent-ils jouer ?
- Si on fait l’hypothèse que les ressources du métier ne sont plus complètement adaptées, il faut en construire de nouvelles. Cette tâche relève des collectifs de pairs. Quelles sont les façons de faire qui ont été testées ? Qui ont fonctionné ? Les micro-innovations, qui sont la marque de la pratique enseignante et de son évolution, pourraient être mises en débat, entre pairs. Alors que le travail enseignant est instable, incertain, les collectifs de travail aident aux ajustements, aux évolutions de l’intérieur, créent des repères et règles communes. Ils valident, ils légitiment ce qui marche et sont ainsi une protection face à l’isolement. Mais, pour avoir des collectifs de travail, l’organisation doit les rendre possibles. Pas seulement le travail en équipe institué permettant une coordination de l’action. Bien qu’indispensable, il ne remplace pas la coopération informelle qui a besoin de temps et de lieux pour exister ; c’est ce que l’on se dit entre deux portes, mais actuellement ce temps est trop réduit pour pouvoir construire. Enfin, réaffirmer que les enseignants, en tant que professionnels, ont une expertise sur leur travail leur permettant de défendre un métier qui sait évoluer.