Filles-garçons
A l’école de la mixité
16 juin 2015

Une école de Mont-de-Marsan travaille le vivre ensemble, même pendant la récréation.

L’école du Peyrouat à Mont-de-Marsan a bâti un projet au long cours autour du vivre ensemble. Au cœur de celui-ci, l’égalité filles-garçon mobilise l’attention des élèves et des enseignants même pendant la récréation.

Samia n’a pas froid aux yeux. Elle défie Sofiane, le caïd du foot à la récré avec aplomb. Il faut dire qu’elle se sait protégée par la théorie des mains sales  : «  un garçon n’irait pas toucher une fille en public parce que, pour lui, c’est comme se salir les mains  ». Les deux élèves du CE1 de Sébastien Larmandieu interprètent avec conviction les personnages tirés de l’album pour enfants «  Une place dans la cour  » sans doute parce qu’il évoque des situations et des conflits qu’ils connaissent bien. Comme chaque année, le spectacle de fin d’année qu’ils préparent avec toutes les classes de l’école du Peyrouat à Mont-de-Marsan s’articulera autour du vivre ensemble. C’est le thème de la mixité qui servira de fil conducteur aux danses, chansons, saynètes présentées sur la scène du théâtre municipal de Mont de Marsan. Pierre Baylet, le directeur est arrivé en 2001 dans cette école maintenant classée en REP, située au cœur d’un quartier en marge du reste de la ville, où se mêlent les populations défavorisées d’origines et de cultures différentes. Dès 2002, il pointe les problèmes de comportement et de discipline des élèves, les soucis de relation avec des familles souvent éloignées de l’école. «  Pour nous aider à travailler sur cette problématique centrale pour le fonctionnement de notre école, nous avons fait appel à une association bordelaise ALIFS qui fait intervenir des juristes, des animateurs culturels, des artistes autour des questions de citoyenneté ».

Médiation à tous les étages

S’ensuit un projet au long cours, favorisé par la stabilité d’une équipe de jeunes collègues très investis, qui, au travers de travail en classe, d’activités culturelles dans et hors l’école, normalise et apaise le climat scolaire, recrée du lien avec les familles. Avec des outils concrets, comme le passeport scolaire, outil hebdomadaire d’évaluation du comportement des élèves, que les enfants comme les enseignants se sont approprié et qui constitue un outil reconnu de médiation avec les parents. «  Un projet comme celui-là doit être entretenu et réactivé   », poursuit pierre, «  nous avons décidé de poursuivre le travail sur le prisme de l’égalité filles/garçons. Le constat était que chez nos élèves, les stéréotypes sexués sont très marqués. Les filles en grandissant s’interdisent de plus en plus de choses  ».

Dans la classe, dans la cour

Avec le concours de la géographe Edith Maruéjouls, les enseignants ont décidé depuis la rentrée d’observer les relations filles/garçons dans tous les espaces intermédiaires  : récréation, cantine, mise en rangs, activités du soir. La chercheuse les a aidés à mettre en place des grilles d’observation, à analyser ensemble les espaces de conflits et les enjeux des relations souvent déterminées par le genre. Un travail essentiel pour Sébastien, pour qui «  le travail avec une chercheuse nous permet de dépasser nos propres représentations et nous fournit des données objectives   ». Forte de ce regard neuf, l’équipe d’enseignants met un place un éventail d’activités destinées à faire prendre conscience aux élèves de certains de leur comportements par des débats, la lecture d’œuvres littéraires mais aussi des pratiques artistiques et culturelles autour des questions de différences et d’égalité. Une charte pour l’égalité a été rédigée avec l’aide des juristes d’ALIFS. Quant à la récréation, elle fait dorénavant l’objet d’un planning régulier  : jeux libres le lundi et le mardi, jeux de ballon sans foot le mercredi et le jeudi et vendredi, mise à disposition d’autres jeux (raquettes, Kapla, cordes à sauter, élastiques). Une démarche globale qui semble porter ses fruits. Ce matin, à la récréation des petits, tous les groupes sont mixtes et l’investissement des jeunes actrices dans la pièce de théâtre montre bien qu’elles sont prêtes à revendiquer leur juste place dans la cour et ailleurs.


Trois questions à Edith Maruéjouls, Docteur en géographie qui travaille les questions de mixité, de genre et d’égalité dans les espaces publics.

Faut-il encore se préoccuper de mixité à l’école  ?

La question de la mixité prend du poids si on la relie à la question de l’égalité. L’enjeu est d’accompagner les élèves en leur accordant une valeur égale. En mélangeant les filles et les garçons, on a un cadre opérationnel qui permet de traiter les stéréotypes, source de hiérarchisation des groupes sociaux et du sexisme. Il faut reconnaître que c’est toujours plus valorisé d’être un garçon aujourd’hui. Il y a un véritable enjeu de société à réfléchir au mélange et au partage. Sinon on en reste au constat premier  : «  Est-ce vraiment important que les filles jouent au foot ou les garçons à l’élastique  ?  »

Pourquoi choisir la cour de récréation comme terrain d’observation  ?

C’est un lieu privilégié pour observer le partage et dépasser les évidences. Comment les enfants se partagent-ils le terrain  ? quels sont les espaces de conflit  ? De quelle manière peut-on les réguler  ? Une fille rentre sur le terrain de foot et se fait repousser par un garçon qui lui dit  : «  Va jouer ailleurs  !  ». La problématique est que la fille veut aller sur le terrain de foot. La résoudre suppose une conscientisation de la part des enfants et des adultes, un travail qui peut se faire dans la classe, mais aussi peut-être, la possibilité pour les garçons d’avoir d’autres jeux. Mon rôle à l’école du Peyrouat, où j’interviens régulièrement a été d’aider les enseignants à observer et à problématiser ce type de situations. Ensuite, c’est à l’équipe de proposer des réponses pédagogiques, ce qui est leur métier et pas le mien. Mais il y a d’autres moments très intéressants à observer. La mise en rangs, avant d’aller à la cantine, par exemple, très déterminée par les jeux qui précèdent et qui conditionne l’installation pour le repas.

L’école a-t-elle les moyens de lutter contre l’influence du marketing, de la famille, des groupes sociaux  ?

En tout cas c’est son rôle. L’école de la République socialise en dehors de la culture familiale. Il faut prendre en compte que l’école est le seul lieu où l’on capte un public qui va vivre ensemble à la différence de l’extérieur où garçons et filles pratiquent des jeux, du sport, de la musique de façon séparée. C’est à la fois l’expérience de l’égalité et l’occasion de vivre une alternative aux messages véhiculés par les médias, la publicité, l’espace marchand et parfois la structure familiale. «  J’ai la possibilité, j’ai le droit d’agir différemment   ». A l’école primaire, la parole de l’enseignant a une légitimité et une influence qu’on ne peut pas négliger même si ensuite les choses deviennent plus difficiles au collège à la période de l’adolescence.


Ressources

Talents hauts pour l’égalité des textes
«  Pour les filles ET les garçons  », «  Les Papareils  », «  Livres et égaux  »... Les noms choisis pour leurs collections par la maison d’édition Talents hauts parlent d’eux-mêmes. L’éditeur qui va fêter ses dix ans d’existence milite pour l’égalité des sexes en publiant des ouvrages qui déconstruisent les représentations sexistes et permettent aux jeunes lecteurs de réfléchir aux préjugés et aux clichés qu’ils perpétuent souvent de manière inconsciente.
- Le site de Talents hauts

Rendez-vous sur Canopé
La polémique autour des ABCD de l’égalité a poussé le ministère à abandonner le terme initial. Pour autant, le plan d’action pour l’égalité entre filles et garçons à l’école fait toujours partie de la loi de refondation. Faute de mesures significatives en terme de formation continue, le site CANOPE propose en ligne, un certain nombre de textes et d’activités susceptibles d’outiller les enseignants pour aborder ces questions en classe avec leurs élèves.
- Le site de Canopé

Interview vidéo
Cendrine Marro, universitaire et Laurence breton, conseillère pédagogique sont intervenues en 2014 à l’université d’automne du SNUipp sur le thème : « Comment travailler à l’égalité des sexes dans la classe à partir de la littérature de jeunesse ? » Elles donnent des clés aux enseignants pour analyser les stéréotypes présents dans la littérature enfantine et les invitent à réfléchir à leurs gestes professionnels au regard de l’égalité filles/garçons.
- Voir l’interview