À Saint-Gilles, les échecs contre l’échec
24 novembre 2016

Le jeu d’échecs s’est diffusé au fil des ans dans la quasi-totalité des écoles de Saint-Gilles (30) car porteur de réussite. Les séances sont menées par les enseignants de la moyenne section au collège selon une progression qu’ils ont eux-mêmes élaborée.

« Cathy, tu vas te faire manger par la tour ! » Eh oui, la dame a voulu mettre le roi en échec sans faire attention au danger et parmi ces grandes sections de l’école Jean Moulin, à Saint-Gilles dans le Gard il y a déjà des joueurs aguerris. Leur enseignante, Catherine Teste, à l’origine de la pratique il y a cinq ans, ne pensait pas qu’elle prendrait une telle envergure. La voilà désormais personne ressource dans la circonscription du Grau-du-roi/Camargue et à la tête d’un tournoi de 800 élèves, des MS aux 6e du réseau REP Jean Vilar. Arrivée en maternelle dans cette ville « dortoir » du sud de Nîmes en 2011, elle pense au départ simplement introduire un jeu qui tranche un peu avec le quotidien de cycle 1 avant de découvrir l’étendue des apports pour les élèves. « Déjà en langage et en repérage spatial, relate-t-elle, on commence toujours par une partie collective sur l’échiquier mural et la mise à distance les pousse à verbaliser : je mets ma pièce dans telle case car si je la mets là, il va se passer ceci, cela… »

Du vocabulaire mathématique, diagonale, colonne, ligne…

Chaque déplacement est l’occasion de discussions, les élèves expliquent, se justifient. Ils se confrontent au langage écrit par le codage des cases ou le nom des pièces. Le jeu permet également de travailler les petites quantités, comme le nombre de pions, ou encore de mémoriser le vocabulaire mathématique, diagonale, colonne, ligne... « Ensuite tout le travail sur quadrillage est facilité », a remarqué l’enseignante qui apprécie, comme ses collègues, de pouvoir différencier selon ses élèves, de les intégrer tous, même porteurs de handicap. Elles ont noté également des apports dans le domaine du vivre ensemble, meilleure concentration, respect des règles et des autres. Après la phase collective, les élèves jouent par deux, apprennent à gagner comme à perdre, « sans se disputer ». L’équipe a trouvé dans les nouveaux programmes de maternelle un encouragement de ces « expériences sensorielles, motrices, relationnelles et cognitives » et de tout ce qui permet à l’enfant « d’agir sur le réel », de tâtonner, de percevoir « ses progrès, d’identifier ses réussites ».

Passion contagieuse

Au fil des ans, la pratique s’est diffusée dans le réseau. Après avoir vu « les facilités des GS, on s’est dit pourquoi pas dès la MS ? » Il n’existe aucune progression pour des 4 ans, alors Catherine l’élabore avec Laure Furaud, alors autre maîtresse des moyens. Cette progression “maison” court désormais jusqu’en CM2-6e et la partie cycle 1 va bientôt être éditée sous forme d’un manuel de circonscription. Catherine forme peu à peu les enseignants intéressés « après la classe, le midi » car les élèves en changeant de classe réclament le jeu, « Je ne voulais pas rompre ces apprentissages », explique Julie Grillat, en CE2-CM1. Chacun adapte à sa manière et trouve des prolongements en arts plastiques, comme la fabrication de pièces géantes ou en production d’écrits, comme lorsque les GS ont créé l’histoire « Super pion et le coup du berger ». Enfin, la pratique a permis de tisser un nouveau lien avec les parents qui aident à l’encadrement des séances, en classe, et du tournoi. « Au départ certains ne voulaient pas venir, se pensant incapables de jouer mais ils apprennent en même temps que leurs enfants ». Aurélie, maman d’Ethan et de Nolan arrivés cette année en GS et CE1, fait partie de ces bénévoles. Elle les a vus tout deux apprendre en peu de temps et, à la maison, « construire un échiquier avec une feuille et des petites voitures ». Le cadeau de Noël est déjà commandé…


Trois questions à Johanna Basti, membre de la délégation scolaire de la FFE*

Quels sont pour vous les bénéfices des échecs à l’école ?
Le jeu d’échecs est un outil pédagogique formidable du cycle 1 au cycle 3. On peut les utiliser pour résoudre des problèmes, travailler le déplacement sur quadrillage, le vocabulaire mathématique aussi car dès la maternelle on parle de diagonale, de colonnes et ils peuvent jouer avec leur corps en jouant sur des plateaux géants. Cela permet d’inclure également des enfants porteurs de handicap, avec des troubles du comportement ou non francophones. Tous partent sur un pied d’égalité et à travers l’activité ils développent des compétences qui vont les aider à l’école et dans leur vie, respecter des règles et l’autre, se concentrer, anticiper, accepter de perdre aussi. Le jeu travaille la réflexion et permet de tempérer ses impulsions. C’est un peu comme dans une évaluation, si vous répondez trop vite vous risquez des erreurs, plus que si vous prenez le temps d’une décision réfléchie. Le jeu souffre d’une image d’activité intellectuelle élitiste et masculine mais il est accessible à toutes et à tous.

Les filles jouent moins, pourquoi ?
Au départ, il s’agit d’un jeu militaire et politique qui excluait les filles, le roi a une armée qui se déploie pour encercler le roi adverse. Il y a des stéréotypes sur le jeu qui perdurent, comme dans d’autres sports, la boxe, le rugby et il y a peu d’animatrices. Pourtant, une fois qu’elles jouent, les féminines sont bien évidemment aussi performantes, très appliquées. Dans notre club, nous avons ainsi une équipe de filles très motivées, de 5 à 45 ans.

Quels conseils donneriez-vous à une école qui veut développer le jeu ?
Le jeu d’échecs est très facile à mettre en place, une salle de classe suffit et l’on peut obtenir du matériel et de la documentation par la fédération, des clubs ou des fondations comme « L’échiquier de la réussite » (voir ci-contre). Cela a été beaucoup développé en périscolaire mais beaucoup d’enseignants les utilisent en classe aussi. Les enfants sont vite passionnés et l’essentiel est de faire le premier pas, de se lancer, ce n’est pas la peine d’être soi-même un joueur de haut niveau. Il existe des formations pour les enseignants mais pas dans toutes les régions donc cela dépend un peu du bon vouloir de chacun.


Ressources

Une circulaire ministérielle depuis quatre ans
Les partisans du « jeu des rois et roi des jeux » auraient souhaité que les échecs apparaissent explicitement dans les programmes de l’école élémentaire. Ce n’est pas encore tout à fait le cas, même si on peut les retrouver dans le repérage sur quadrillage ou les situations problèmes. Une circulaire de 2012 encourage officiellement ce jeu qui mobilise « logique, stratégie, rigueur, concentration, mémoire et capacité d’abstraction, qui sont toutes des facteurs de réussite ». Elle encourage les partenariats comme avec l’USEP, ainsi que la formation des enseignants...

S’équiper avec « Les échiquiers de la réussite »
L’association Les échiquiers de la réussite, sous l’égide de la Fondation de France, aide les écoles intéressées à s’équiper en matériel nécessaire, plateau, pièces, horloges. Une « attention particulière aux enfants en difficulté » est portée car le jeu de stratégie, qui peut paraître culturellement éloigné des publics défavorisés, a fait la preuve de nombreuses fois de son accessibilité et de sa capacité à valoriser des champions de toutes origines.

La diagonale des sites
De nombreux sites fournissent des aides à la mise en place du jeu d’échecs en classe et aux différentes activités que l’on peut développer autour. Ainsi Anim’échecs, créé par une enseignante Anne Ruhlmann, propose de nombreux projets à partir du jeu de stratégie, qu’ils soient pédagogiques comme « Apprendre à jouer dès la MS », artistiques, comme « Le jeu d’échecs géant » ou… sportifs, « Courir et jouer ». Le site MatPat permet également de jouer en ligne et de participer à des tournois et Canopé a développé de nombreux supports, dont Les petits ateliers d’échecs.