À Roubaix, on ne redoute plus l’évaluation
13 juin 2016

À l’école Olivier de Serres de Roubaix (59), une jeune enseignante développe un dispositif d’évaluation « motivante » qui rend les élèves acteurs et autonomes.

« Quand j’étais à l’école, on me disait que je ne faisais rien alors que je mettais un temps fou à apprendre mes leçons ». Les souvenirs scolaires douloureux de Camille Vandewalle ne sont sans doute pas étrangers à la réflexion que mène l’enseignante pour proposer une « évaluation motivante » à ses jeunes élèves de l’école Olivier de Serres à Roubaix . Accueil échelonné, paroles de bienvenue de la maîtresse, installation dans le calme… la matinée commence en douceur pour la classe de CE1/CE2 de cette école classée en REP+ comme toute la ville de Roubaix, qui n’en finit pas de payer les conséquences de l’effondrement de l’industrie textile des années 70.

8h 15, c’est l’heure des rituels : Camille propose à ses élèves une série d’exercices de réinvestissement, décryptés collectivement et qu’ils devront accomplir de façon autonome. Une tâche d’autant plus réalisable que la plupart d’entre eux ont eu l’occasion de s’entraîner à la maison sur des exercices identiques proposés par la maîtresse sur un site internet dédié au travail scolaire de la classe. Car l’enseignante doit se rendre disponible pour prendre en charge individuellement les élèves qui se sont portés volontaires pour les évaluations. Ici pas de contrôles attendus avec une pointe d’angoisse, pas de séance collective avec sa dose de stress et de triche, l’élève choisit son jour, son épreuve en utilisant une table d’inscription d’accès libre.

Ce faisant, il bénéficie d’un moment privilégié avec la maîtresse pendant lequel celle-ci va évaluer son travail, l’interroger sur les stratégies choisies, valoriser ses réussites et pointer ses erreurs pour essayer d’en comprendre les causes. La réussite est le plus souvent au rendez-vous car là aussi, l’élève a pu s’entraîner à loisir sur des exercices identiques mis en ligne par Camille sur le site internet (ou fournis version papier pour les quelques-uns qui ne sont pas connectés). Les élèves qui échouent ont la possibilité de recommencer rapidement, forts des conseils de la maîtresse qui peut aussi les renvoyer à leur carnet d’aide individuel synthétisant toutes les notions étudiées.

Dépasser l’effet maître

Pour Camille, « le coeur du dispositif, c’est que les élèves puissent mettre du sens dans ce qu’ils font. Rendre les démarches explicites est primordial pour mes élèves qui ont souvent un parcours scolaire compliqué : j’ai 11 enfants repérés par le RASED, 2 allophones primo-arrivants ». Les évaluations, qui font l’objet de notes et de codage couleur, sont enregistrées et collées par les élèves dans un livret de compétences qui est aussi l’outil transmis régulièrement aux parents. La démarche est-elle accessible pour des familles souvent très éloignées de l’école ? « Ce sont les enfants qui servent de médiateurs et qui expliquent ce qu’ils font, répond Camille, tout comme ils sont les vecteurs de l’utilisation du site internet. »

La personnalité de la maîtresse, dynamique, passionnée et naturellement bienveillante ainsi que son investissement professionnel jouent sans doute aussi dans la façon dont les élèves s’emparent du dispositif et progressent dans leurs apprentissages. Un effet maître que Camille reconnaît et qui la pousse à aller plus loin en partageant son expérience et en essayant de l’adapter pour la faire adopter par l’ensemble des classes de l’école.


« L’évaluation, un outil au service des apprentissages » : 3 questions à Marie Bécart, conseillère pédagogique

Marie Bécart est conseillère pédagogique dans la circonscription de Roubaix-Est. Elle accompagne Camille Vandewalle dans l’élaboration et la mise en place de son dispositif d’évaluation motivante.

Quels sont les enjeux autour de l’évaluation des élèves ?

Au-delà d’un simple instrument de contrôle et de diagnostic, l’évaluation des élèves doit devenir un véritable outil au service des apprentissages. C’est la démarche prévue par les nouveaux textes. Ils proposent une évaluation par compétences qui doit contribuer au suivi de l’acquisition progressive des connaissances, des capacités et des attitudes attendues. Les orientations pédagogiques choisies par les équipes en termes d’évaluation doivent répondre aux objectifs contenus dans le domaine 2 du socle : les méthodes et les outils pour apprendre. Cela suppose de permettre à tous les élèves d’apprendre à apprendre, seuls ou collectivement, en classe ou en dehors.

Comment mieux impliquer les élèves dans leur évaluation ?

Le dispositif de Camille Vandewalle, qui propose un rituel quotidien, en est un exemple. Il permet de rendre plus explicite le processus d’apprentissage. Les échanges entre l’enseignante et ses élèves clarifient les méthodes d’apprentissage et favorisent l’ancrage durable des notions. Concrètement, cela passe par des questions comme : tu sais faire cette addition ? Comment as-tu fait pour mémoriser les tables ? Quelle stratégie as-tu choisie pour calculer, pour ne pas oublier la retenue, pour vérifier ? La compétence est validée par l’enseignante quand l’élève, sûr de ses connaissances, sait expliciter ces processus.

Quelle démarche cela demande-t-il pour l’enseignant ?

Comme l’indiquent les auteurs du dossier de l’Ifé, il y a nécessité pour l’enseignant de déterminer simultanément la gradation des apprentissages dans le temps, les indications didactiques et pédagogiques et l’évaluation de la compréhension par les élèves. Une tâche qui peut apparaître lourde si chacun reste isolé dans sa classe mais qui peut s’alléger avec la mutualisation et le travail d’équipe. Un autre aspect, particulièrement important dans un REP+ comme Roubaix, consiste à parvenir à concilier exigence et bienveillance, comme l’indique d’ailleurs le référentiel de l’éducation prioritaire. Dès lors, si elle intègre une dimension positive, dynamique et régulière, l’évaluation devient un levier pour mieux apprendre.

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Ressources

IFÉ : évaluer pour mieux faire apprendre

En septembre 2014, un dossier de l’Ifé coordonné par Olivier Rey et Annie Feyfan faisait le point sur l’évaluation des élèves. L’occasion de déconstruire l’idée selon laquelle l’évaluation intervient de façon indépendante post-enseignement et de mettre en avant les résultats de la recherche qui montrent que dès le départ, enseignement, apprentissage et évaluation forment un continuum.
- Le site de l’ifé

Bulletin officiel : un nouveau décret

Création d’un livret scolaire unique sous forme numérique à remplir en fin de cycle, évaluation de synthèse en fin de maternelle, suppression du B2i, disparition des notes en primaire... Les nouvelles dispositions en matière d’évaluation des élèves ont fait l’objet d’un décret daté du 31 décembre 2015 et sont disponibles sur le site du ministère.
- Les nouvelles modalités d’évaluations

Vidéo : évaluation et contexte

Jean-Marc Monteil, professeur au CNAM et ancien recteur, dans une courte vidéo, montre comment le contexte influe sur les résultats des élèves aux évaluations. Selon la façon dont on qualifie une même tâche proposée aux élèves, la reproduction d’une figure complexe, les résultats peuvent être identiques entre bons élèves et élèves en difficulté (si c’est du dessin) ou conformes au niveau scolaire des élèves (si c’est de la géométrie). Édifiant !
- Voir la vidéo