Enseignement des langues
100 classes franco-allemandes autour de Tomi
27 août 2013

La classe de CP d’Anne Gutzwiller a participé à un projet linguistique favorisant l’apprentissage de la lecture et les échanges culturels autour des albums de Tomi Ungerer

L’année scolaire 2012/2013 marquait le 50e anniversaire du traité de réconciliation de l’Elysée signé le 22 janvier 1963 et qui scellait l’amitié franco-allemande. Afin de fêter cet événement, l’Alsace et deux länder allemands se sont associés dans un grand projet pédagogique « 100 classes autour de Tomi ». Tout au long de l’année, ce sont 3800 élèves qui se sont fédérés de part et d’autre du Rhin autour de l’alsacien Tomi Ungerer, auteur-illustrateur aussi bien connu en Allemagne qu’en France. Autour d’albums de Tomi Ungerer en allemand et en français la classe d’Anne Gutzwiller, enseignante à l’Ecole du Conseil des Quinze de Strasbourg, a participé à ce projet. Dans cette classe de CP en section internationale, les élèves suivent l’enseignement en français, mais aussi en allemand ou en anglais à raison de 6 h par semaine.

Dans le CP section internationale d’Anne Gutzwiller, avec Tomi Ungerer la classe c’est chouette (shcule macht spaß) !

Aborder l’album en tant qu’œuvre élaborée

« C’est avant tout Tomi Ungerer qui m’a séduite » raconte Anne. Parce que ses albums offrent une brochette de héros décalés qui permettent de « regarder le monde autrement, de s’ouvrir aux autres et à leurs différences et ainsi enrichir les échanges et la vie de classe » explique-t-elle. Pour elle, lire n’est pas qu’une technique. Elle ne veut pas être totalement enfermée dans une méthode qui génère de l’ennui chez les élèves car les textes morcelés et centrés autour d’un son ne sont pas toujours intéressants. « Pour moi, l’album est un support d’émotions plus motivant pour l’apprentissage. Cela permet de travailler sous forme de projet, sans négliger l’étude des sons, bien sûr ». L’album en tant qu’œuvre élaborée amène les élèves vers une lecture ludique et active qui, les libérant de la technique leur fait découvrir le plaisir des mots et la puissance d’un récit. « Je ne simplifie pas les textes et les élèves doivent se comporter comme des détectives pour arriver au sens de ce qui est écrit. Ils font un vrai travail de recherche, d’hypothèses, de projection en utilisant aussi les images ». Ce travail entretient la curiosité, l’intuition et la subtilité. En permettant de comprendre l’implicite et les ambigüités d’un récit, il ouvre les portes de la lecture aux élèves en « difficulté technique ». « Il s’agit aussi, dans le prolongement de la Grande Section où l’adulte lit des albums à l’enfant, de le faire maintenant entrer lui aussi pleinement dans cette culture écrite ».

« L’album est un support d’émotions plus motivant pour l’apprentissage »

La collaboration avec une classe binôme allemande de même niveau s’est aussi inscrite dans un travail en arts plastiques. Les classes se sont rencontrées deux fois au cours de l’année. Une fois en France et une fois en Allemagne. Et afin d’enrichir les échanges linguistiques, des trios constitués d’un élève allemand (apprenant le français), d’un élève pratiquant l’allemand et d’un élève pratiquant l’anglais ont été constitués autour d’ateliers d’arts plastiques mais aussi de fabrication d’un grand Mémory associant des objets de l’univers de Tomi Ungerer et du lexique français et allemand. Les classes ont aussi pu partager des moments de vie à travers les répétitions de chants en allemand et en français. « Au-delà du côté ludique, ils ont appris sans s’en rendre compte » explique Anne. Tout en renforçant le sentiment européen, déjà très présent dans les classes internationales, le projet a permis aux élèves de comprendre l’utilité et la richesse de l’apprentissage d’une autre langue en communiquant. A la fin de l’année, tous les enfants se sont retrouvés dans un grand parc en Allemagne pour présenter leurs travaux en plein air. Une belle journée de fraternité et d’échanges culturels.


Trois questions à Christine Hélot, Professeure des universités, chercheure en sciences du langage à Strasbourg

Spécialiste du bilinguisme et plurilinguisme dans l’éducation, Christine Hélot a publié plusieurs ouvrages sur le bilinguisme en famille et à l’école. Son prochain ouvrage, à paraître à la rentrée 2013 aux éditions Éditions Erès, s’intitule Développement du langage et plurilinguisme chez le jeune enfant.

« Privilégier l’éveil à la diversité linguistique et culturelle »

L’enseignement des langues vivantes en France est-il satisfaisant ?

Je suis très critique sur l’enseignement des langues vivantes étrangères (LVE) en France. En 2011, une évaluation européenne portant sur 13 pays plaçait la France en avant dernière position quant aux compétences linguistiques des élèves de 3ème. Pour améliorer cette situation, il faudrait consacrer davantage de temps que l’heure et demi hebdomadaire actuellement dédiée aux langues dans le primaire. De plus même si la majorité des pays du l’union européenne commencent l’enseignement des langues très tôt, la question de l’âge est encore très débattue par les chercheurs qui ont montré qu’un certain niveau de développement cognitif est nécessaire pour entrer dans les compétences complexes requises par l’apprentissage des langues étrangères.

Que penser de la formation des enseignants ?

Les LVE ont un statut trop peu important dans les programmes scolaires, ce qui se ressent au niveau de la formation. De plus les futurs enseignants se sentent souvent en insécurité linguistique dans la classe car ils estiment leurs compétences insuffisantes. Enfin, on n’enseigne pas les LVE de la même manière que les autres disciplines et on gagnerait à faire davantage de liens entre le français et les langues parlées par les élèves en famille. Améliorer la formation des futurs enseignants supposerait donc d’attribuer plus d’heures de formation initiale et continue, d’offrir davantage de stages linguistiques et notamment de travailler sur les représentations des enseignants envers le français et les langues étrangères ainsi qu’envers leurs propres compétences linguistiques et interculturelles.

L’entrée par la littérature vous semble-t-elle pertinente ?

L’apprentissage de l’écriture et de la lecture par la littérature me semble fondamental pour confronter les élèves à des textes construits qui comportent du sens et les aident ainsi à grandir. Mais je pense aussi qu’il faudrait davantage privilégier l’éveil à la diversité linguistique plutôt qu’enseigner une seule langue. On peut développer à la fois la créativité des élèves et le plurilinguisme en utilisant des contes connus dans différentes langues ou avec des albums bi ou trilingues sans être soi-même locuteur de ces langues. Aujourd’hui, il existe beaucoup de ressources pour familiariser les élèves avec des textes narratifs dans d’autres langues. Enfin, les échanges linguistiques à l’étranger dans lesquels les élèves entendent et rencontrent des locuteurs natifs confèrent à la langue une authenticité évidente qui donne du sens à son apprentissage.


Trois questions à Anita Marchal, coordinatrice langues à Strasbourg

Anita Marchal est coordinatrice langues à Strasbourg. Elle assure la mise en œuvre de la politique académique des langues vivantes et participe notamment au développement de la coopération culturelle transfrontalière à travers la promotion et le soutien de nombreux projets culturels franco-allemands.

« Développer la coopération culturelle transfrontalière »

Qu’en est-il de l’enseignement des langues en Alsace ?

L’académie de Strasbourg conduit une politique ambitieuse en matière d’enseignement des langues vivantes. La langue étrangère enseignée prioritairement dans toutes les écoles est l’allemand, langue régionale et langue européenne, sur la base d’une convention Etat-Région, et se décline essentiellement sous forme de deux dispositifs. L’enseignement extensif de l’allemand, à raison de 3h hebdomadaires, généralisé de la GS de maternelle jusqu’au CM2 et l’enseignement bilingue paritaire (12h d’enseignement en allemand et 12h en français) qui concerne 21000 élèves dans le 1er degré [environ 12% de la population scolaire alsacienne ndlr] et 5000 élèves dans le 2nd degré. Cet enseignement se poursuit au collège et au lycée à travers le cursus Abibac (Abitur + baccalauréat). Tous les élèves qui le souhaitent, qu’ils soient issus du cursus extensif ou bilingue, peuvent, dès la 6e, poursuivre l’apprentissage de l’allemand et débuter parallèlement l’apprentissage de l’anglais dans le cadre du dispositif bilangue (suivi actuellement par 57% des élèves). L’objectif est de faire de l’allemand le socle sur lequel s’appuie l’apprentissage des autres langues et de permettre ainsi aux élèves de posséder, en fin de collège, de véritables compétences plurilingues.

Les échanges avec l’Allemagne sont-ils fréquents ?

L’apprentissage de l’allemand en Alsace tire bénéfice de la proximité géographique des pays germanophones. De la maternelle à la terminale, l’académie propose de nombreuses actions et dispositifs transfrontaliers : sorties culturelles en Allemagne, rencontres de classes partenaires, formations franco-allemandes, projets culturels, échanges de proximité d’enseignants du 1er degré, échanges individuels de collégiens et lycéens, stages en entreprise. Ils sont soutenus financièrement par les collectivités, et permettent de donner tout son sens à l’apprentissage de l’allemand et de développer la coopération culturelle transfrontalière.

La littérature de jeunesse peut-elle constituer un bon support ?

Outre la motivation et le plaisir générés par la fréquentation de la littérature de jeunesse, l’album est en effet un excellent médiateur pour franchir la barrière de la langue, notamment grâce aux illustrations. Il offre l’avantage de proposer une langue authentique et constitue également un vecteur de culture.